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Mon élève, Phone le jeune moine

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Durant mon séjour de 38 jours au Laos, j’ai eu la chance de rencontrer Phone, jeune moine de 21 ans à Luang Prabang. 

Petit retour sur cette belle histoire… Le lendemain de mon arrivée dans la ville de Luang Prabang, je suis partie flâner dans la rue principale où se trouve une « library », sorte de bibliothèque associative/dépôt-vente de livres étrangers qui se trouve en face du Muséum. Les lieux de lecture et de partage de livres sont souvent des endroits conviviaux où les étrangers et les locaux peuvent échanger. C’est là que j’ai vu une petite annonce écrite en français par un jeune moine nommé Phone qui recherchait des touristes français disponibles pour lui donner des cours de français. Il donnait pour tout renseignement le mail de Claude, un voyageur québécois qui venait de lui enseigner le français pendant deux mois.

Aussitôt rentrée à ma guesthouse, j’envoie un mail à Claude et lui explique que je ne passe qu’une semaine à Luang Prabang, que je ne suis pas enseignante et lui demande s’il pense que Phone sera intéressé par une durée aussi courte et acceptera que son professeur soit une femme. J’en profite également pour lui poser quelques questions d’ordre pratique sur la façon dont il donnait ses cours à Phone…

Claude transmet mon message à Phone, et dès le lendemain, rendez-vous est pris pour le rencontrer dans le monastère où il exerce son ministère avec 10 novices et un moine supérieur. Je rappelle à Phone la courte durée de mon séjour et lui dit de se sentir libre si cela ne l’intéresse pas. Phone est très enthousiaste à l’idée de parler français et la rencontre est instanténement très chaleureuse.

Je demande à Phone si son supérieur ne prendra pas ombrage de me voir venir lui donner des cours au monastère. Il me répond alors que son supérieur est ouvert à ce genre de propositions qui visent à améliorer les connaissances des moines et novices. Nous convenons donc de nous voir tous les matins au monastère pendant 8 jours. Trois semaines plus tard, je suis toujours à Luang Prabang et donne des cours à Phone quotidiennement !

Durant notre premier rendez-vous, nous nous sommes présentés l’un à l’autre, en français. Phone a 21 ans et manie déjà relativement bien la langue française. Il a étudié durant 7 mois à l’Institut Culturel Français de Luang Prabang, puis deux mois avec Claude, voyageur québécois. Je questionne Phone sur les raisons qui l’incitent à apprendre le français afin de nous mettre d’accord sur un programme. Il m’explique alors qu’il souhaite se “défroquer” et devenir guide francophone pour partager son amour et sa connaissance du Laos auprès de touristes français. Ses parents ne pouvant subvenir aux besoins de leurs trois enfants, Phone a fréquenté l’école des moines à partir de l’âge de 10 ans.  En dehors même de l’aspect financier, les familles laotiennes ont pour habitude d’envoyer un de leurs fils (en général l’ainé) à l’école des moines. Le jeune frère de Phone est lui aussi actuellement novice dans un autre monastère, dans le sud du pays. 

À l’âge de 20 ans, après dix années d’étude, Phone aurait aimé poursuivre sa scolarité à l’université, mais sa famille ne pouvant subvenir à ses études, il est devenu moine. Il me confie alors qu’il manque de livres ou de magazines français à lire pour apprendre la culture française. J’arrive juste du Cambodge où j’ai trouvé pour la première fois depuis le début de mon voyage un peu de presse française à l’aéroport de Siem Reap. J’y ai acheté un numéro spécial de Courrier International consacré à la date anniversaire des attentats de Charlie Hebdo. Je demande alors à Phone ce que les moines connaissent de l’actualité internationale et du terrorisme. Il me répond qu’il n’ont pas de télévision, pas de radio, ne lisent pas les journaux et vivent donc totalement “en dehors de l’actualité mondiale”.

Je lui offre mon journal dont il tourne et retourne les pages, avec un mélange d’émotion, de respect, d’intérêt et de curiosité. Il découvre alors l’actualité internationale et j’essaye de répondre à toutes ses questions. Je lui explique ce qu’est le concept de “liberté de la presse”, ce qu’est le métier de “dessinateur de presse” et ce que signifie “Je suis Charlie”. Je ne pensais pas me retrouver un jour à parler de cela avec un jeune moine, au Laos !

Les jours suivants, nous travillons un programme plus “académique et classique”, sous l’oeil attentif des novices et des petits chiens qui ont élu domicile dans le monastère. Certains novices viennent s’asseoir à côté de nous et font leurs devoirs de mathématiques.

Je leur présente Couinn-Couinn, ma petite mascotte qui fait le tour du monde avec moi et devient la mascotte du monastère. Avec Phone, nous cherchons un autre nom plus facile à prononcer, et décidons de l’appeler “Couinette la starlette” parce qu’elle pose sur toutes les photos ! Cela me permet par la même occasion de lui expliquer ce que sont des rimes dans la langue française. S’en suit une séance de recherche de rimes avec nos deux prénoms. Avec Hélène, facile ! Mais avec un prénom comme Phone, difficile de trouver une rime riche ! 

J’ai l’impression d’être avec mes petits-enfants… L’ambiance est très décontractée mais studieuse. Au programme pour Phone, dictée, lecture, grammaire, jeux de rôles, balades et discussions.

Je propose ensuite à Phone de le mettre en situation de guide, et de jouer la touriste française qui pose plein de questions sur la vie et la culture du Laos (ce que je fais très bien !).

Ce jeu de rôles le fait rire et lui plait beaucoup. Il devient ainsi mon professeur et répond à mes questions… “À quoi ressemble la journée d’un moine ?” “Quelle différence entre un moine et un novice, comment les reconnait-on ?” “Que signifient les peintures qui couvrent le monastère”, “Que pensent les moines des touristes qui se bousculent autour d’eux pour prendre des photos pendant les aumônes le matin ?” “Quelle forme de bouddhisme pratiquez-vous au Laos ?”. “Pourquoi est-il interdit pour vous de toucher une femme ?”…

Pour compléter la mise en situation, Phone propose de m’amener dans des endroits inconnus des touristes, de l’autre côté du Mékong, en face de Luang Prabang pour me montrer des monastères très anciens, me faire voir la “vraie” vie des villageois et me montrer des échoppes d’artisans.

Que demander de plus ? Nous échangeons mutuellement nos connaissances et nos cultures avec une très grande complicité dans des conditions privilégiées. J’embarque donc avec mon “guide”  dans une pirogue pour traverser le Mékong et découvrir l’autre côté de la rive… Une après-midi que je n’oublierai jamais !

Une relation très forte s’est nouée entre Phone et moi et nous avions tous les deux des larmes aux yeux au moment de nous séparer. J’ai promis à Phone de revenir un jour au Laos pour constater ses progrès en français et voir s’il a pris la difficile décision de quitter l’ordre des moines pour une vie civile… Je ne sais pas quand j’y retournerai, mais j’ai hâte ! Le Laos est un de mes pays préféré en Asie du sud-est. Aux dernières nouvelles, deux ans après mon passage, il vit toujours au monastère et prend toujours des cours de français. Si vous avez un peu de temps, n’hésitez pas à aller discuter avec lui !

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